Le Professeur Nick Riemer (Université de Sydney) est le premier professeur invité de la Chaire Internationale EFL 2017

 

  Professeur Nick Riemer - Départements d'anglais et de linguistique - Université de Sydney (Australie)

  Vous trouverez ci-dessous le détail de ses séminaires qui auront lieu pendant tout le mois de février :

 

 

Epistémologies de la linguistique comparée

Dans cette série de séminaires, je me propose de défendre une épistémologie herméneutique pour la théorie linguistique, en prenant comme point de départ le pluralisme descriptif et théorique évident de la discipline. Que deviennent les ambitions théoriques traditionnelles de la linguistique, une fois admise l’idée selon laquelle différentes analyses d’un même phénomène grammatical ou sémantique peuvent coexister ? Si cette coexistence est bien acquise parmi les linguistes sur le plan pratique, elle est loin d’être intégrée dans la métathéorie. De fait, la linguistique sait très bien penser la diversité linguistique, tout en se trouvant démunie devant la diversité théorique, pensable seulement sur le modèle concurrentiel des sciences de la nature, manifestement, comme je le soutiendrai, mal adapté à la linguistique. Comment concilier les motivations de cette épistémologie scientiste, souvent justifiées, avec l’appartenance irrécusable de la linguistique aux Geisteswissenschaften ? Par quels critères la recherche linguistique se jauge-t-elle si on abandonne une conception concurrentielle de la démarche théorique, selon laquelle les modèles théoriques sont strictement hiérarchisés en fonction de leur adéquation explicative? Quelle finalité attribuer à la recherche linguistique, si cette dernière ne vise pas la détermination, une fois pour toutes, de la théorie explicative des faits langagiers ? Comment valider la richesse, l’imagination et la force explicative réelle des divers modèles linguistiques actuels, sans se rabattre sur des affirmations de « scientificité » qui tiennent difficilement face à des arguments un tant soit peu rigoureux ?

Lieu : Université Paris Diderot - bâtiment "Olympe de Gouges" 8, place Paul Ricoeur 75013 Paris - Salle 204

Lecture 1: Typologie, sémantique, herméneutique : quelques jalons  - date :  Mercredi 01 février 2017  / 14h-16h

Alors que tout le monde, ou presque, serait d’accord pour affirmer que la linguistique se doit bien d’être … scientifique (par exemple, en insistant qu’elle se doit d’éviter tout « ethnocentrisme », ambition louable à condition que d’autres formes de non-objectivité théoriques, plus sérieuses, parviennent bien à être écartées), la discipline se caractérise néanmoins par un manque saisissant de réflexion métathéorique rigoureuse concernant les contraintes qui pèsent sur ce but. Dans cette conférence je soutiendrai l’idée selon laquelle les analyses grammaticales – qu’elles ciblent des phénomènes morpho-syntaxiques, sémantiques, ou typologiques – ont le même statut que les interprétations des œuvres littéraires proposées dans le cadre de l’histoire et de la critique de la littérature. Le mode d’accès épistémologique à la grammaire ne varie donc pas selon que la recherche prend comme objet la structure linguistique ou les textes/discours. La discipline de la grammaire (comparée) s’avère donc être d’ordre herméneutique.

Lecture 2: Qu'est-ce que décrire une langue "dans ses propres termes"?  - date :  Mercredi 08 février 2017  / 14h-16h

En grammaire descriptive, l’idée selon laquelle la description d’une langue se doit de chercher l’analyse théorique qui rendrait compte des phénomènes grammaticaux dans des termes « propres » à cette langue (par ex., Lazard 2006, Haspelmath 2010) est communément admise. Or, elle se heurte au fait, tout aussi indéniable dans ce domaine qu’en sémantique, qu’aucune analyse unique de ces phénomènes n’existe, les descriptions grammaticales d’une langue, tout comme les descriptions sémantiques, étant intrinsèquement plurielles. Dans le cadre d’une épistémologie herméneutique de la grammaire comparée, un examen attentif des différentes étapes de la constitution des objets de ce champs – les grammaires descriptives –met en lumière les écueils des tendances épistémologiques majoritaires dans la discipline, abusivement positivistes.

Lecture 3: La "description" sémantique existe-t-elle? - date :  Mercredi 15 février 2017  / 14h-16h

Quel statut reconnaître à l’analyse sémantique dite « descriptive » ? Dans quel sens la sémantique disposerait-t-elle des « données » servant de base de description ? Quels sont les enjeux épistémologiques des théories sémantiques décompositionnelles qui en découlent ? Pour peu que l’on se défasse des manières de pensée objectivantes, profondément enracinées dans la linguistique, l’idée même de faire appel aux données empiriques dans le cadre d’une recherche sur la sens risque, à elle seule, de plonger cette investigation dans le gouffre qui sépare les sciences de la nature et les sciences de l’homme. En poursuivant une réflexion sur le statut empirique de la sémantique, on mettra au jour le caractère herméneutique de cette dernière, ainsi que des autres champs linguistiques qui en sont tributaires.

 

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Venue / lieu : Université Paris Diderot - bâtiment Sophie Germain - 8 place Aurélie Nemours - 75013 Paris - Salle 0011

Lecture 4: Vers une épistémologie politique de la grammaire : finalités d'une linguistique herméneutique - date :  Mercredi 22 février 2017  / 14h-16h

Pas de linguistique comparée sans ethnologie ; pas d’ethnologie sans herméneutique ; et pas d’herméneutique sans … société. La modélisation linguistique ne se déroule pas indépendamment de tout contexte sociétal, et une certaine critique idéologique (dont Blanchet 2016 serait un représentant récent) n’a de cesse de dénoncer les conséquences prétendument néfastes des modèles contemporains de la grammaire, dont les prémisses communicationnelles et cognitives entraîneraient une vision instrumentale et asociale de la langue et de l’homme. De telles critiques ne rencontrent que rarement des échos dans les disciplines concernées. Dans cette conférence je me propose donc de prendre ce genre de critique au sérieux, en interrogeant ce que l’on pourrait appeler l’ « épistémologie politique » de la linguistique. Étant donné la nature herméneutique de la linguistique et le primat de l’interprétation comme mode privilégié d’accès à la réalité des langues, quelles conséquences tirer du fait que « la déontologie est imposée par le caractère fondamentalement situé de l’activité interprétative » (Rastier 2001 : 101) ? Comment, lorsqu’il s’agit d’aborder les langues minoritaires, penser la différence linguistique dans le respect de leur réalité empirique, en se gardant, dans le registre théorique, de voir « les caractéristiques des dominants [non pas] … comme des caractéristiques spécifiques mais comme la façon d’être… normale » (Delphy 2008 : 31) ?